De Pergame à Sivas
​​Un trajet sur deux jours : d'abord de Pergame à Ankara, puis de Ankara à Sivas le lendemain.
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D'abord, Ankara. Une horreur. Moche, polluée, bruyante, c’est immonde. La moto éléphant, qui ne sais pas tenir sa trompe et donne toujours son avis même quand on ne lui demande rien, car elle est teutonne, prétend que c’est normal car Ankara est une ville champignon. Quand en 1920 Atatürk décide d’en faire la capitale de la Turquie, Ankara n’est qu’un bled d’à peine 20.000 habitants. Mais qu’est-ce qui lui est passé par la tête à Mustafa d’abandonner Constantinople, la ville millénaire, la capitale de deux Empires, la perle posée en équilibre entre l’orient et l’occident, entre l’Asie et l’Europe, pour aller s’installer dans ce village perdu en plein centre de l’Anatolie, il avait bu ou quoi ?

​​Bref, aujourd’hui le bled a gonflé et pris le melon, six millions de personnes s’y marchent dessus et le motard est obligé de s’y arrêter parce que la moto éléphant a décrété qu’elle avait besoin d’un chausseur, que c’était maintenant ou jamais, qu’après Ankara c’en était fini de la civilisation, que ce n’était pas en Géorgie, en Arménie ou en Iran qu’elle trouverait un chausseur sachant la chausser et qu’il lui faut des pneus neufs pour s’aventurer outre-monde. Le motard ne peut rien refuser à la moto éléphant sinon elle lui fait la gueule, il est faible, arrêt à Ankara donc, pour que la moto éléphant puisse y faire ses emplettes.
Tiens, regarde-là faire la belle. Du coup, en attendant, le motard s'est installé dans la salle d'attente où de beaux fauteuils en simili-cuir néo-Pompidou époque pavillon de banlieue trônaient fièrement. Le motard est poli et s'est assis dans l'un de ces fauteuils. Et il s'est endormi.


C'est avec une moto éléphant chaussée de neuf que le motard a parcouru les belles routes de l'Anatolie Centrale, ils ne sont pas épatants ces beaux rubans asphaltés s'étendant dans ces riants paysages ?


Mais la fin de journée approche, il est temps de trouver un bercail pour la nuit. Les deux compères sont à proximité de Sivas, ils s'y rendent.
Mais la fin de journée approche, il est temps de trouver un bercail pour la nuit. Les deux compères sont à proximité de Sivas, ils s'y rendent.


Tiens, à gauche c'est le bâtiment dans lequel Atatürk a réuni en 1911 le congrès aux termes duquel ont été jetées les fondations de la République Turque. Et à droite ben c'est une mosquée sans doute.
Et là-dessous, ce bâtiment très vieux à deux minarets n’est pas une mosquée. Enfin, pas seulement, c’est une madrassa, c’est-à-dire une école coranique. Ou du moins ce qu’il en reste. D’après la moto éléphant, qui s’y connaît en madrassa, car elle est teutonne, celle-ci est incontestablement d’époque seldjoukide. On se demande bien où elle a bien pu aller chercher ça, vu qu’il n’y a aucun de ces petits panneaux explicatifs si pratiques que l'on trouve ordinairement à proximité des bâtiments historiques, et ça contrarie d’ailleurs bien le motard, c’est quand même épatant ces petits panneaux, c’est ce qui lui permet la plupart du temps de faire son savant à peu de frais sur son site. Bref, là, pas de panneau, juste la moto éléphant qui pérore. Et ça exaspère le motard qui objecte que les seldjoukides n’ont même pas régné un siècle sur la Perse, que placer ces deux minarets dans ce court laps de temps lui paraît bien péremptoire. Et la moto éléphant de lui rétorquer qu’après la mort du dernier shah seldjoukide d’Iran en 1194 une autre lignée des seldjoukides a continué à régner jusqu’en 1307 sur le Sultanat de Roum qui avait été établi d’un commun accord entre Süleyman 1e Shah et l’Empire Byzantin et que, précisément, Sivas, qui s’appelait alors Sébastée, était la capitale de ce Sultanat de Roum. Le motard n’en peut plus de la moto éléphant, la seule chose qui le retient de ne pas la vendre comme esclave au bazar de Sébastée, ou Sivas comme tu préfères, c’est qu’il ne veut pas faire l’objet d’un procès de la part du nouveau propriétaire quand celui-ci aura compris quel boulet il aura acheté. Et peut-être aussi parce que le motard ne veut pas continuer son road trip à pieds…

C'était le motard seldjoukide, en direct de Sivas et s'en va.

