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De Nice à Padoue

"Le voyage, pour moi, ce n'est pas d'arriver, c'est partir. C'est l'imprévu de la prochaine escale, c'est le désir jamais comblé de connaître sans cesse autre chose, c'est demain, éternellement demain."

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Roland Dorgelès (Partir... - 1926)

Pour leur périple, le motard et la moto éléphant sont partis de Nice, c’est l’usage. Et avant leur départ le motard a rendu une visite de courtoisie à l’acteur majeur de la scène culturelle niçoise, c’est aussi l’usage. C’est bien les usages, le motard est très respectueux des usages, et puis les usages ça le cultive, il aime bien. Par exemple cette année le motard en sait beaucoup plus sur Condorcet, un niçois très connu qui a inventé la ratatouille, d’ailleurs Lacan et sa femme lui ont consacré une biographie remarquable que le motard lira à son retour de là-bas. 

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Ce soir, arrêt à Padoue.

Les frères Bogdanov aussi sont à Padoue.

Notre président également.

Ça, c’est l’église Sainte-Justine. Alors Justine était une sacrée luronne, d’ailleurs on l’appelait à l’époque Justine la Coquine, JC pour les intimes. Faut dire qu’elle n’en loupait pas une, dès qu’il y avait une boulette à commettre, elle était là, ce qui ne gênait pas trop les padouans qui sont plutôt bonnes pâtes. Les padouans c’est comme ça qu’on appelle les autochtones, le motard le précise car il y a des visiteurs pas très futés qui viennent se balader sur ce site, tu peux le croire Geek, d’ailleurs tu y es. Bref, Justine la Coquine était assez bien faite de sa personne, ce que les padouans appréciaient d’autant plus qu’elle se promenait souvent dans la ville fort peu vêtue, mais vraiment très peu, en fait la plupart du temps elle ne portait rien d’autre qu’un peu d’essence de Guerlain dans les cheveux. Les matrones de Padoue la trouvaient peu convenable bien sûr, c’était quand même ennuyeux cette tenue légère qui émoustillait la population masculine de la ville mais bon, ce n’était pas très grave car chacun savait qu’elle vivait le plus parfait amour avec une véronnaise hystérique, atrocement jalouse, une foldingue que les padouans appelaient la Grande Sotte (Granda Sotta en italien), qui veillait scrupuleusement sur l’honorabilité de JC. La Grande Sotte, tu l’as reconnue Geek, mais oui, c’est Juliette, ah la gourgandine ! A padoue, la Grande Sotte était redoutée, quiconque faisait mine de faire un peu de gringue à Justine la Coquine s’en mordait rapidement les doigts, voire autre chose que ma grand-mère m’a formellement interdit de nommer ici, et finissait généralement cloué sur la croisée de quelque fenêtre de la ville, ce qui faisait beaucoup rire JC. Et rien n’échappait au regard acéré de la Grande Sotte, pas question, Justine la Coquine était obligée de porter en permanence des petites clochettes qui permettaient à la Grande Sotte de la suivre à la trace. A chaque mouvement, on entendait les clochettes d’argent de ses poignets agitant ses grelots. Et partout, tapie dans l’ombre, un marteau entre les dents et quatre clous dans son sac à main, la Grande Sotte était à l’affut du moindre écart d’un padouan distrait. Les matrones de Padoue en éprouvaient presque de la compassion pour Justine la Coquine, la pauvre, prisonnière de la Grande Sotte qui ne la quittait pas d’une semelle. Et sur son passage, elles murmuraient parfois : "C’est-y pas terrible ça ? Tandis que des médailles d’imperator font briller à sa taille le bronze et l’or, le platine lui grave d’un cercle froid la marque des esclaves à chaque doigt". Et c’est pour lui rendre hommage que, dans son église, sont partout gravées les initiales JC.

La moto éléphant sait tout, voit tout, prévoit tout, car elle est teutonne. Enfin, c’est ce qu’elle prétend cette espèce de prétentieuse : le motard l’a prise en flagrant délit de fake news. Figure-toi que pendant des semaines elle a raconté à toutes ses copines du parking que l’Allemagne allait gagner la coupe de foute, que les foutballeurs teutons sont indestructibles, qu’ils sont les rois du ballon, Deutschland über alles, enfin tu vois le genre. Alors, quand les foutballeurs teutons se sont fait ratiboiser par on ne sait quelle équipe vaguement sud-américaine, le motard s’est bidonné. Et quand les foutballeurs français se sont retrouvés finalistes, il ne s’est pas privé de faire le fier, tu peux le croire. Bon, ce que n’avait pas prévu le motard c’est que les français allaient jouer à la baballe contre les croates en finale dimanche. Or, pour rejoindre les Dardanelles, il faut passer par la Croatie. Tu imagines la moto éléphant avec sa plaque française en Croatie ce jour-là ? C’est un coup à être occis comme Franz Ferdinand cette histoire... Du coup, voilà les deux zouaves obligés de bombarder comme des sauvages pour être à tout prix sortis du guêpier croate samedi soir dernier délai.

C'était le motard foutballeur, en direct de Padoue, qui s'en fout.

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